Interférences, part 2
Sep. 20th, 2007 09:54 pm
Elle ne savait pas à quoi s’attendre, et dans un sens elle ne fut pas déçu, car il ne se passa rien. Pas de décharge électrique dans le creux de sa main, ni de sensation soudaine de froid ou de chaud, pas même la moindre petite étincelle ou vague mystique la traversant.
Juste rien.
La peau contre la sienne était agréablement chaude dans le froid de la nuit, ni spécialement douce ou calleuse (mais de toute manière comment un.. un Etre aurait-il pu attraper des cals, hein ? Il fallait vraiment qu’elle garde son cerveau sous contrôle, parce qu’il avait tendance à lui échapper et à aller battre la campagne aux moments les plus inopportuns…) Il lui sourit de nouveau et elle eut une moue crispée en réponse.
« Il est sensé se passer quelque chose là, non ? Ou c’était juste un stratagème pour que je m’approche ? »
« Ha… Mais il se passe toujours quelque chose… »
« Ne vous moquez pas de moi… »
Il fit un pas en arrière, l’entraînant malgré elle, et écarquilla les yeux avec une mimique exagérée et faussement offensée.
« Jamais ! Je ne mentais pas. Il faut que vous me touchiez, et même si vous ne le savez pas il se passe toujours quelque chose… »
Et tout à coup elle réalisa qu’il disait vrai. Elle ne s’en était pas rendu compte, mais le sol sous ses pieds avait changé de texture, la rue autour d’elle n’était plus la même, et la forme de Londres qui gémissait doucement à quelques mètres d’eux apparaissait différente, comme si elle avait changé la focale d’une lentille…
L’ombre nocturne était toujours là, mais malgré cela elle voyait tout comme elle voyait l’homme en face d’elle, trop près. Les murs des hangars et le bitume sous elle, Londres et même les poubelles renversées une dizaine de mètres plus loin semblaient irradier d’une lueur propre, une illumination interne qui vibrait et éclaboussait l’air autour d’eux.
La lumière jaune des réverbères coulait vers le sol, se diffusait en ondes paresseuses striées de frissons éblouissants, et se dissipait finalement au contact du sol ou de l’air. C’était presque comme si elle avait eu une épaisseur, un poids. Elle eut la sensation soudaine que si elle mettait sa main dans le flot de lumière elle verrait celle-ci glisser contre sa peau, se recourber en tourbillons semi visqueux avant de trouver un chemin entre ses doigts, comme une pluie de miel sinuant dans le vide.
Elle sera plus fort la main qui l’ancrait, et leva la tête. Au-dessus d’elle le ciel ondulait en arabesques lentes, des courants de violet ou de bleu sombres se mouvaient les uns le long des autres en vagues lentes, s’enroulant sur eux-mêmes, se joignant et se séparant dans un lent ballet. Des vagues de nuit, ondoyant d’un horizon à l’autre comme un flot interminable, toujours en mouvement. Autour des étoiles les courants se fendaient, comme arrêtés par un obstacle physique, et des infimes remous naissaient des spirales mouvantes qui se perdaient à nouveau dans le flux. Les courants semblaient naître de l’horizon, se courbaient en une voûte céleste enracinée au loin et se déployant en coupole au-dessus d’eux.
C’était…
« Ho… mon dieu… Je n’aurais jamais imaginé… c’est… »
Le nœud dans son ventre se serra un peu plus, et elle laissa échapper un souffle silencieux. Il n’y avait pas de mots pour cela. C’était… incroyable et unique, vibrant tout autour d’elle comme un frisson constant.
Ses jambes cédèrent sous elle, et elle ne dû qu’au bras soudain passé autour de sa taille de ne pas s’écraser par terre fort piteusement. Elle agrippa l’épaule offerte et ferma les yeux un instant.
« Je… Je comprends mieux ce que vous vouliez dire par courant… C’est… »
« Ce n’est rien » rit-il avec un air ravi devant sa stupéfaction, « par rapport au reste ce n’est rien. Nous ne sommes pas allé assez loin pour que vous puissiez tout voir. Mais… Je n’avais jamais fait ça, et j’ai fort peur que si nous poussons plus loin vous perdiez totalement pied… C’est risqué. »
À la limite de sa conscience un son se répétait, insistant, et elle rouvrit les yeux pour en chercher la source. Londres tournait autour d’eux en aboyant dans le vide, mais ses jappements lui parvenaient comme lointains, étouffés. Le terrier tourna sur lui-même, puis sauta contre sa jambe comme il le faisait quand il voulait son attention ou un biscuit –ou les deux. Mais au lieu de sentir les griffes à travers son pantalon et le poids du petit chien contre elle, elle ne perçu qu’un contact léger, comme si le poids de Londres était absorbé par deux épaisseurs d’oreillers. Le chien laissa échapper un nouveau gémissement pitoyable qui lui parvint comme assourdi, et tourna une nouvelle fois sur lui-même, le sol se mouvant et s’agitant sous ses pattes.
« Que se passe-t-il… Londres ? Je suis là mon beau… » Elle jeta une brève œillade à l’homme et sans lâcher la main à laquelle elle s’agrippait toujours s’agenouilla et tendit sa main libre pour flatter le chien paniqué. « Je n’arrive pas bien à le toucher, que ce passe-t-il ? »
L’homme s’accroupit à ses côtés et tendit à son tour la main vers laquelle Londres se précipita et frotta frénétiquement sa tête en geignant.
« Tch… Du calme jeune homme, nous ne sommes pas si loin… » Il lui adressa un sourire en coin. « Ne vous inquiétez pas, je vous l’ai dit, c’est comme des longueurs d’ondes. Je vous ai attiré plus loin dans ma fréquence, et du coup il a du mal à nous percevoir, vous êtes à la limite de ses sens… »
« Je… attirée !? C’est réversible n’est-ce pas ? Dites-moi que c’est réversible. » Étrangement elle avait la sensation que ça aurait bien pu ne pas l’être, et qu’il n’y aurait pas vu de problème. Ce n’était pas une sensation très rassurante. Pas avec la manière dont il avait parlé de “ce jeune homme qui est devenu fou de terreur et s’est crevé les yeux…”
Il haussa les épaules.
« Comme je vous l’ai dit, je n’avais jamais fait ça avant... Mais en théorie ça l’est, oui. » Il sourit. « Ne vous inquiétez donc pas. Vous me plaisez comme humaine, je vous aime bien et je vous promets que je ne laisserai rien vous arriver. »
Oh, comme s’était rassurant.
Elle s’étrangla discrètement, et se prépara à ressentir l’indignation et la colère, mais bizarrement rien ne vint. C’était quelque chose dans la sincérité simple et absolue avec laquelle il avait prononcé les mots, et peut-être aussi cette étrange ivresse qui subsistait en elle, le fait qu’elle n’ait pas peur malgré tout…
Elle avait choisi de prendre la main qui lui avait été tendue, elle avait entendu le peu d’empathie qu’il avait eu pour la disparition des autres avant elle… Et elle avait malgré tout pris sa décision. Il y avait peu d’intérêt à la regretter à présent.
Elle hésita un instant. Elle avait peut-être fait son choix, mais Londres n’avait rien demandé à personne… Elle tendit la main et caressa le poil dru et étrangement inconsistant sous ses doigts.
« Je… Ne t’inquiètes pas mon beau, je ne suis pas loin, je vais revenir. Tu restes là ? »
Avec un nouveau gémissement Londres se laissa sagement tomber assis et fit son regard de pauvre chiot battu et tellement-mignon-qu’on-a-envie-de-le-prendre-dans-les-bras Ô.
« Pas de ça, » gronda-t-elle. Elle jeta un coup d’œil à l’homme et découvrit qu’il l’observait avec un demi-sourire sur les lèvres. Elle était toujours fermement cramponné à sa main, et le serrait d’ailleurs tellement fort que les muscles allaient probablement tétaniser et qu’elle ne pourrait plus jamais le laisser aller. Elle se sentit rougir.
« Hum. »
« Puis-je ? » Il se redressa et lui tendit sa main libre qu’elle prit pour se remettre sur ses pieds.
« Je ne savais pas que les Etres s’y connaissaient en galanterie. »
« J’éprouve une certaine distraction à regarder les humains… D’après ce que j’ai déduit c’est le genre de chose qu’un mâle fait lorsqu’il veut convaincre une femelle de s’accoupler non ? »
Elle se pétrifia sur place et le fixa avec des yeux ronds, soudain extrêmement consciente du contact de ses mains avec les siennes. Il lui rendit son regard et son sourire se crispa un peu.
« Ha. Je crains d’avoir dit quelque chose d’inconvenant. »
Elle cligna des yeux deux fois, comme une chouette prise dans un faisceau de lumière, puis malgré elle un gloussement peu distingué lui échappa.
« C’est effectivement un peu l’idée… Mais le clamer tout fort à tendance à gâcher l’effet souhaité. »
Il eut l’air perplexe.
« C’est donc une ruse. »
« Seulement pour les hommes très terre à terre. » Elle se sentit de nouveau rougir et se racla la gorge avant de reporter son attention sur la rue qui ondulait et foisonnait tout autour d’eux. « Je comprends mieux ce que vous vouliez dire en disant que ça circule… C’est… incroyable. C’est toujours en mouvement… »
Le résultat lui donnait d’ailleurs un peu le tournis, mais elle n’aurait su dire si c’était simplement le choc, ou le fait que l’univers de toute part soit en mouvement constant.
« Je savais que ça vous plairait… Et vous n’avez encore rien vu… »
« Vous allez… me tirer plus loin ? »
Il sembla réfléchir un instant à la question, puis secoua la tête.
« Non. Je ne sais pas si vous pourriez supporter. Ça risque d’être trop loin de votre fréquence. Soit votre corps ne supportera pas, soit vous risquez de vous retrouver coincée. Ce serait dommage. »
« Assurément, » répliqua-t-elle avec un amusement acide. « Ce serait certainement fort fâcheux. »
Il sembla sentir le sarcasme car il haussa un sourcil et le sourire omniprésent s’effaça un peu.
« J’ai dit que je m’assurerai qu’il ne vous arrive rien, » répliqua-t-il. « Mais même ici il y a des choses qui devraient vous plaire, je crois. » L’expression satisfaite réapparue aussi sec, et il eut un instant l’air d’un inventeur immensément fier de sa création au moment de la révéler, ou quelque chose d’approchant. Une nouvelle fois elle se demanda comment diable un être qui n’était pas humain pouvait avoir tant de maniérismes, un langage corporel non seulement aussi ouvert, mais également aussi développé. Et aussi paradoxalement effrayant et fascinant dans le même temps.
Les implications scientifiques de ce qui était en train de se passer auraient probablement rendu Greg hystérique d’excitation songea-t-elle. Mais… elle était certaine qu’il n’aurait pas été sensible à la beauté incroyable de tout cela, qu’il n’aurait pas ressenti le magnétisme de ce moment au plus profond de lui-même, comme une créature d’émerveillement et d’excitation lovée au creux de son ventre et lui dérobant son souffle devant le spectacle inconcevable du ciel nocturne se déroulant et ondoyant au-dessus d’eux comme une chose vivante. Et s’il avait pu le voir Grégoire n’aurait certainement pas pris la main que lui aurait tendu l’être.
Avec une admonestation dure pour elle-même elle se força à repousser Greg de son esprit. Il n’avait aucune place dans ce moment.
« Quelles choses qui devraient me plaire ? » s’enquit-elle d’un ton qu’elle espérait curieux. En vérité elle n’était pas certaine de pouvoir en encaisser beaucoup plus. Tout cela était déjà tellement… trop… Mais dans le même temps la curiosité la dévorait vive, elle n’avait pas envi que cela cesse, elle voulait voir encore, admirer et comprendre jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus, jusqu’au moment ou ses genoux se déroberaient sous elle et ou elle ne pourrait en supporter plus. Elle voulait… encore.
Si c’était possible le sourire s’élargit un peu plus. Il n’y avait pas à dire, le visage de sa… représentation anthropomorphique était fait pour le sourire. Le moindre soulèvement des commissures l’animait plus sûrement qu’un clair obscure.
Oh mon Dieu, réalisa-t-elle soudain. Je suis sensible au charme d’une créature qui n’est même pas humaine…
Elle était si prise dans la révélation de sa stupidité totale qu’elle n’écouta pas ses mots suivants, se contentant d’acquiescer vaguement aux moments qu’elle estimait les bons à vue d’oreille et s’efforçant de ne pas regarder sa bouche de manière trop insistante. Bon sang, ce n’était pas ce qu’elle avait en tête en songeant qu’elle n’était pas tout à fait sûre de pouvoir en supporter plus, mais c’était exactement un cas entrant dans la catégorie “je crois que je vais m’assoire un petit instant, histoire de récupérer…”
« Vous n’écoutez pas un mot de ce que je viens de dire. »
Avec un frisson elle revint à la réalité, ou du moins à la version de réalité passablement distordue qui était la sienne à ce moment précis.
« Hein ? »
« Vous n’avez pas écouté un mot de ce que je viens de dire, » répéta-t-il d’un ton sérieux que démentait son air amusé.
« Non, effectivement. Mais allez-y, je vous écoute à présent. »
«Je disais qu’il y a encore bien des choses à percevoir ici. Vous n’avez pas regardé assez attentivement. » Il pencha la tête avec un nouveau sourire qu’elle ignora résolument, mais elle ne pu s’empêcher tout à fait de sourire un peu en retour avant d’examiner le paysage d’énergie mouvante tout autour. C’était difficile, le mouvement constant brouillait tous les repères et lui donnait une sensation qu’elle imagina s’apparenter au mal de mer. Elle espéra qu’elle n’allait pas se mettre à vomir, ça aurait vraiment été la déchéance la plus totale.
« Où ? Je ne vois rien… rien de… de plus que les courants. C’est déjà tellement incroyable. » Elle laissa de nouveau son regard dévier vers la voûte céleste et ses flots sinueux qui ressemblaient au ciel d’un tableau de Van Gogh.
Elle murmura la remarqua à mi-voix, et il hocha sérieusement la tête.
« J’ai vu certains de ses tableaux. Je ne l’ai jamais rencontré –ça aurait été assurément passionnant- mais je soupçonne qu’il était comme vous, avec probablement un spectre plus large même. Il voyait sans doute une partie des courants… »
Elle en resta bouche bée.
« Alors… Alors il peignait ce qu’il voyait ? »
« C’est ce que je pense oui. C’est peut-être aussi ce qui explique qu’il ai fini par se suicider… Je vous ai dit que la plupart des humains ne supportaient pas cette révélation… Mais j’aurais vraiment aimé le rencontrer, ça aurait certainement été une expérience très intéressante… »
« Ho… » Le moment où elle allait devoir s’asseoir se rapprochait dangereusement.
« Mais toujours est-il, vous ne regardez pas au bon endroit… » Il fit un geste vague de la main, englobant apparemment le bitume ondulant de la rue. « Regardez encore. C’est de là que ça part vraiment.»
Avec obéissance elle baissa la tête et contempla le sol sous ses tennis éraflées. Le bitume crevassé semblait avoir la même vie interne que les murs et le mobilier urbain dans la rue, se tordant lentement et débordant de sa limite physique habituelle en volutes mous qui contournaient et recouvraient parfois ses chaussures. C’était une vision des plus déstabilisante au sens propre du terme, et la raison pour laquelle elle avait évité de trop regarder vers le bas jusque là. Elle se sentit vaciller et agrippa avec conviction le bras de l’homme –l’Etre. À présent qu’elle voyait une partie de… de tout cela, il était plus facile de faire face mentalement au fait qu’il n’était résolument et définitivement pas humain.
« Regardez encore. »
Avec un plissement des lèvres elle combattit la nausée et examina avec plus d’attention encore le flot sous elle, et soudain elle vit.
Un cri instinctif, incohérent lui échappa, et elle s’accrocha de toutes ses forces au corps contre le sien dans une réaction instinctive de survie. Ses jambes cédèrent finalement et elle appuya son front contre le torse se l’homme, fermant les yeux et murmurant un mantra terrifié de “oh mon dieu, oh mon DIEU !”
Elle avait le sentiment d’être une voyageuse se promenant en montagne dans le brouillard, et elle se trouvait au moment précis de l’histoire où le brouillard se retirait d’un coup, et où elle découvrait qu’elle était en équilibre instable sur le faîte d’une crête et que de tous côtés s’ouvraient des précipices abrupts et sans fond.
“Oh mon Dieu… »
« Du calme, du calme… »
La main de l’être voleta avec hésitation le long de son dos avant de se poser sur son épaule dans un geste de réconfort hésitant.
« J’ai fait une erreur je crois, je n’aurais pas dû vous montrer… »
Le rire hystérique qui couvait depuis le début trouva finalement le chemin de sa gorge.
« Une erreur, une erreur… Mon dieu, c’est… c’est le pire euphémisme que j’ai jamais entendu. Une erreur… Ho mon dieu, je… je ne sais pas… c’est… une erreur ?… »
« Je pensais que vous étiez assez forte, je suis navré. »
Son souffle se calmait un peu, mais elle était secouée de temps en temps de sanglots nerveux, sans larmes. Elle se força à inspirer et expirer longuement, combattant les germes de panique qui explosaient aléatoirement au creux de son ventre. Elle rouvrit les yeux mais ne les détourna pas de la poitrine de l’homme.
« Moi… moi aussi je suis navrée… Vraiment. Je suis réellement navrée de n’être qu’une simple humaine, pas assez forte pour supporter ce genre de choc… Je… Je… Qu’est-ce que c’était ce… ce truc d’abord ? »
Le sourire avait disparu et elle le regretta furtivement, avant de réaliser que c’était une preuve inquiétante que sa santé mentale était définitivement compromise. Il avait l’air parfaitement sérieux, sans la moindre once de l’amusement précédent mais toujours avec cette simplicité directe qui l’avait poussée à lui faire confiance en premier lieu. Il haussa légèrement les épaules.
« C’est la terre. »
Elle pinça sa lèvre inférieure entre ses dents et ferma brièvement les yeux.
« C’est bien ce que je me disait… c’est… la terre… Bien, très bien. La terre. »
Elle rouvrit les yeux et chercha son regard.
« C’est toujours comme ça n’est-ce pas ? Et on ne le sait pas ? »
Il hocha la tête en réponse, et elle se mordit un peu plus la lèvre.
« Je… Je voudrais regarder de nouveau. Mais… il va falloir que vous me teniez, sinon… sinon je ne pourrais pas. » Comme une arrière-pensée elle ajouta dans un murmure, « Je suis désolée, je suis ridicule. »
Il secoua la tête, toujours en silence mais cette fois négativement, et le sourire réapparu, lui insufflant une minuscule étincelle de courage. Suffisante pour qu’elle ferme les yeux, agrippa fermement ses avants bras, et fasse un pas en arrière avant de les rouvrir et de baisser la tête vers le sol.
La première fois elle n’avait eu qu’une vision très brève avant que son esprit ne se ferme devant la masse d’informations, ne se rétracte sous le choc. Cette fois-ci elle était plus préparée, et à présent qu’elle savait comment regarder, elle n’eut pas de mal à percevoir ce qui lui avait échappé au début.
À vrai dire ce n’était qu’une question de manière de regarder, d’intensité d’attention, et sous ses yeux la première couche du sol, le flot gris sombre du bitume sembla se dissoudre, s’affiner jusqu’à devenir transparent, découvrant le reste.
La comparaison avec la crête, le brouillard et le précipice était terriblement exacte réalisa-t-elle. C’était comme si elle se tenait au sommet du monde et que sous ses pieds ne s’ouvrait que le vide.
Sauf que c’était le vide le plus plein qu’on puisse imaginer, grouillant de flux de toutes les couleurs s’emmêlant et se superposant dans un éclat éblouissant, alternativement inconsistants et solides. C’était comme si son regard pouvait passer de l’un à l’autre instantanément, qu’ils soient lointains ou proches, comme si son regard avait porté à travers toutes les couches jusqu’au centre, jusqu’au centre de la terre peut-être, d’où émanaient tous les flots. C’était vertigineux, et elle ne retint son mouvement de recul initial que grâce aux bras tendus le long des siens, agrippés à ses épaules, qui la stabilisaient et l’ancraient.
Juste sous le bitume, au plus près d’elle il y avait un courant bouillonnant intense, composé de tant et tant de faisceaux bruns, verts, noirs ou jaunes qu’il n’était qu’une masse fractionnée et effrayante, comme le bouillonnement qui apparaissait une fois que l’on avait dépassé le premier niveau, le silence de la mer. Les faisceaux s’entrecroisaient, s’emmêlaient dans un fouillis indescriptible et mouvant, dévorant. En observant mieux elle vit des courants plus calmes, comme des serpents métaphoriques qui traversaient ce chaos, se glissaient au sein des autres flux et allaient se dissoudre plus loin.
Plus bas les courants étaient plus lents, plus solides, mais parfois brisés par des tourbillons de vif argent qui interféraient, bloquaient et redirigeaient les flots sombres.
Plus bas encore, si elle cherchait, elle pouvait voir de nombreux courants, certains traversés comme par des veines pulsantes, d’autres interrompus, puis repris, toujours en mouvement, toujours en mouvement, comme produits par la terre, lovés en couches sans fin autour d’un centre qu’elle ne pouvait voir. Le ciel même, au-dessus, n’était qu’une extension des courants de la terre.
Il y avait des flots ocres et lumineux, se recroquevillant sur eux même pour mieux exploser, des arabesques de lumière et de couleur, toutes différentes, toutes parfaitement distinctives…
Et cela continuait, encore et encore, sans fin jusqu’au plus profond, et elle était certaine à présent que le mal de mer que les marins pouvaient ressentir n’approchaient pas une once de la nausée qui lui tordait l’estomac, mais la créature avide et fascinée qu’hébergeait sa poitrine se repaissait dans le même temps, enregistrait avec stupéfaction et voracité toutes les images, toutes les couleurs, et les courants sinuant et sinuant encore, tout ce précipice qu’elle n’aurait pu imaginer mais qui s’offrait à sa vue.
Graduellement, elle réalisa que la vision s’effaçait, que les courants devenaient plus difficiles à distinguer, et lorsqu’elle releva la tête et croisa le regard de l’homme il sourit doucement et secoua la tête.
« Cela suffit à présent. C’était trop, j’aurais dû le réaliser. Je suis profondément désolé. »
Elle voulu répondre, protester, faire remarquer qu’elle avait choisit et que nul n’aurait pu prétendre la forcer, mais elle réalisa que sa gorge était sèche, incapable de croasser le moindre mot, et qu’au fut et à mesure que les courants disparaissaient son corps s’affaiblissait, que ses mains se mettaient à trembler.
Les spasmes durèrent longtemps, et lorsqu’elle reprit conscience elle était assise par terre dans la rue, et un Londres hystérique lui léchait les mains en gémissant comme une charnière rouillée.
La rue avait retrouvé son aspect normal, et un court et terrible instant elle cru qu’elle avait eu une crise de quelque chose, qu’elle avait rêvé tout cela… Mais il y avait des bras dans son dos qui la maintenaient assise, et une voix murmurait des questions inquiètes et un peu étranges.
« Je… je vais bien, » annonça-t-elle sans savoir si c’était vrai, ni pour qui elle le disait réellement. « Je vais bien. »
Elle se tourna à demi et fixa le regard de l’homme, notant au passage son expression soulagée. Londres escalada ses genoux et vint se blottir dans le creux de ses jambes.
« Ce… n’était pas un rêve… N’est-ce pas ? » Pitié, faites que ce n’ait pas été un rêve…
Il secoua la tête.
« Je suis navré. Ça n’en était pas un. Vous êtes vraiment sûre que vous allez bien ? Vous êtes devenue toute blanche, et… »
« Je vais bien, » répéta-t-elle. « Je suis… désolée de m’être évanouie… »
Ses mains s’attardèrent sur son épaule, jusqu’à ce qu’elle le repousse doucement et qu’elle tente de se mettre debout toute seule, délogeant au passage Londres qui protesta pour la forme mais décida de fêter l’événement en tournant sur lui-même et en agitant son moignon de queue le plus vigoureusement possible.
Il lui fallu un peu d’aide pour tenir debout la première minute, parce que ses jambes lui semblaient littéralement de coton et que son esprit n’était qu’un chaos frénétique et confus qui lui offrait aléatoirement des images aveuglantes de ce qu’elle avait vu, entremêlées de sourires et de pensées plus incohérentes les unes que les autres.
« Vous êtes sûre que ça va aller ? » demanda-t-il pour la énième fois en piétinant sur place de manière qu’elle aurait probablement qualifiée de nerveuse -si elle avait eut l’esprit à qualifier quoi que ce soit.
« Ça va, oui… »
« J’ai manqué à ma parole, pardonnez-moi. »
Il lui fallu quelques secondes pour enregistrer.
« Hein ? »
« Ma parole. J’avais… ha, promis que je ne laisserait rien vous arriver. Je crains de faire un bien pauvre homme d’honneur. »
Son esprit était flou et elle avait du mal à faire sens des paroles qu’il prononçait, aussi se contenta-t-elle de cligner stupidement des yeux.
« Je vais bien, » répéta-t-elle. « Vous n’avez pas manqué à votre parole. C’est juste qu’il me faut… un peu de temps pour encaisser, voilà. »
« Vous étiez fascinante, tellement plus vive que tous les autres humains avant… Je me suis laissé emporter… »
« Je… hé, pourquoi vous parlez de moi au passé ? Je ne suis pas morte que je sache ! »
Il lui fit face, le visage sérieux, et malgré sa confusion elle parvint à rassembler assez de puissance intellectuelle pour regretter le sourire.
« Vous êtes certaines que vous allez bien ? »
Elle avait la vague impression de se transformer en perroquet.
« Je vais bien, oui. »
« Bien. Dans ce cas je ne vous importunerait plus. Pardonnez-moi. »
Et sur ces mots il disparu, la laissant plantée au milieu de la rue avec Londres, seule sous le ciel uni qui commençait à s’éclaircir des lueurs de l’aube.
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Après cela elle rentra chez elle dans un flou artistique mêlé d’épuisement et de choc. Elle monta en silence les escaliers encore déserts, fit tourner la clé dans la serrure en poussant pour évider que celle-ci grince, et enleva son collier à Londres par automatisme. Elle eut à peine la force de retirer ses chaussures avant de se traîner jusqu’à son lit et de se laisser tomber toute habillée dessus.
Elle dormait avant même que sa tête ait touché l’oreiller, et ni les pleurs de Victor à l’étage supérieur ni les bruits de pas une demi-heure plus tard tandis que l’immeuble s’éveillait ne la firent ne serait-ce que frémir.
Elle s’éveilla suffisamment vers une heure de l’après-midi pour appeler au travail et se faire porter pâle, et dormit d’une traite tout le reste de la journée, et la nuit suivante également.
Elle n’était pour ainsi dire jamais absente, et Paul accepta ses excuses avec bonne grâce le jour suivant lorsqu’elle arriva. Elle se sentait bien mieux, et malgré la quantité de choses demandant classification dans son esprit parvint à faire illusion et à fournir une quantité décente de travail.
Elle ne parla de ce qui s’était passé à personne, à peu près certaine que même Nadia qui avait toute confiance en sa parole risquait d’avoir beaucoup de mal à la croire. Elle n’avait aucune preuve, rien que ses propres souvenirs dont certains commençaient à s’effilocher, et la contraction de la créature dans sa poitrine. Cela semblait tellement fou…
Elle tenta de faire comme si rien ne s’était passé –qu’aurait-elle pu faire d’autre ?-, mais cela s’avéra plus difficile qu’elle ne l’avait prévu. Comparé aux images éclatantes qui vivaient encore dans sa tête tout paraissait terriblement… terne, et son travail qui l’avait jusque-là intéressée ne parvenait plus à retenir son attention. Elle était consciente de la stupidité de cet état de flottement qui l’habitait, mais ne su rien y faire.
Au bout d’une semaine à survivre par simple habitude, elle réalisa ce qu’elle voulait.
Elle voulait revoir les courants et la magnificence des flots lents, elle voulait le revoir lui et son sourire étrange.
La créature avide en elle avait été éveillée par le contact, l’élargissement de son monde, et elle ne pouvait plus se contenter de celui-ci. Elle voulait passionnément, désespérément, revoir la terre. Peut importe le risque de brûlure, le danger pour elle-même. Elle avait besoin de plus, il lui fallait cette beauté infiniment douloureuse qu’elle avait entraperçue, la compréhension d’une nature du monde fondamentalement différente, et son étrange tournure d’esprit lui manquait, ses commentaires outrageux et totalement sérieux, et son putain de sourire, même s’il n’était même pas vraiment réel, pas humain.
Assise sur le rebord du lit elle caressa la tête de Londres.
« Il avait raison tu sais. Je crois que je suis en train de devenir folle mon beau… Je ne suis pas assez forte. » Elle rit pour elle-même, un rire un peu amer, et se leva pour attraper la laisse. « Tu viens Londres ? Peut-être… Peut-être que la beauté, ces flots qui émanent de la terre et cette connaissance c’est comme une drogue… Qu’en penses-tu ? » C’était une drogue, et elle n’avait pas la force nécessaire pour y renoncer, pour oublier ce qu’elle avait vu. Pas même la force nécessaire pour vouloir renoncer. C’était bien trop tard.
Elle était revenu dans la rue où cela s’était passé, espérant vaguement qu’il ait changé d’avis, renoncé à garder le large apparemment pour la protéger… Mais à chaque fois depuis un mois la rue était semblable à tous les autres jours, parfois vide, parfois non, mêmes murs lisses et bitume défoncé, parfois quelques jeunes groupés dans un coin, mais jamais la silhouette qu’elle cherchait, et jamais le frémissement des courants créés par la terre. Cette fois encore ne fut pas différente, et elle prit le chemin du retour plongée dans ses pensées. Il lui fallait bouger. Elle ne supporterait pas de rester ici plus longtemps, et elle ne supporterait pas de se sentir glisser, régresser dans la routine habituelle. Les images qui s’effaçaient dans sa tête la rendaient folle.
« Je ne sais pas Londres… Qu’est-ce que tu dirais d’aller vers le Sud ? La lumière ? » Elle poussa d’une main la porte vitrée du bâtiment B et écarta une jambe pour laisser le chien gris se faufiler dans l’ouverture, puis entra à son tour.
Et se figea sur place, maintenant toujours la porte ouverte.
Dans le hall il se retourna brusquement et fit face, et un sourire embarrassé apparu sur son visage long. Clair obscur.
Londres se précipita vers lui et entreprit de renifler l’ourlet de son pantalon. Elle se demanda si les Etres savaient coudre.
« Ha… Bonjour ? Je… » Il eut l’air vaguement embarrassé. « Je me disais bien que vous deviez habiter un immeuble dans le coin. Je suis… désolé. Je ne voulais pas revenir, mais… »
Avec une lenteur délibérée elle laissa la porte se refermer derrière elle, et se tint là ou elle était, le fixant en silence.
Et sourit en retour.
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fin